Film coréen de Bong Joon-Ho, 2003.
dimanche 10 mai 2009, par Bernard MARTIAL
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Le 23 octobre 1986, le cadavre d’une femme attachée dans le dos et violée est retrouvé dans le caniveau d’une rizière de Hwasung, dans la province de Kyonggi. La police locale, dirigée par la commissaire Koo, multiplie les interrogatoires de façon très artisanale. Deux mois plus tard, une autre victime est découverte à un kilomètre du lieu du premier crime, dans la même position. L’inspecteur Park Boo-Man continue de collectionner les photos de suspects dans son cahier d’écolier, confiant dans ses méthodes : « en regardant bien ces photos, je vais trouver des indices. C’est instinctif. On m’appelle œil de chaman ». Son enquête l’oriente bientôt vers un handicapé mental, Baek Kwang-Ho que des témoins ont vu tourner autour de la deuxième victime. Cho Yong-Gu, l’adjoint de Park, qui prête à l’occasion la main pour mater les manifestations estudiantines, maltraite le suspect à coups de pieds. A force de menaces physiques (ils lui font creuser sa propre tombe) et en fabriquant une fausse empreinte de pas, les inspecteurs arrivent à obtenir les « aveux » de l’idiot. Les médias fêtent alors les trois héros mais le jour de la reconstitution, Kwang-Ho se rétracte. D’ailleurs le pauvre garçon n’a pas pu commettre un tel crime : ses doigts palmés n’auraient pu faire les nœuds qui ont attaché les deux victimes Park Bo-Hee et Lee Hyang-Sook.
Le commissaire Koo est démis de ses fonctions et remplacé par le commandant Shin Dong-Chul qui reprend l’enquête avec les deux flics ruraux et l’inspecteur Seo Tae-Yun, arrivé récemment de Séoul. Ce dernier comprend rapidement que la jeune Dokko Hyun-Sun, disparue depuis le 18 juillet, pourrait bien être la troisième victime et une battue permet de retrouver le corps. Quand les policiers se retrouvent au restaurant, l’alcool aidant, la tension monte entre Seo, le flic des villes et Park, le flic des champs qui ne supporte pas l’intrusion du séoulite dans son enquête : « C’est si grand que ça Séoul ? Plus grand que les Etats-Unis ? Aux Etats-Unis, ils ont le FBI… Ils se triturent les méninges et ils travaillent de la cervelle… S’ils se servent de leurs méninges c’est qu’ils peuvent pas couvrir tout le pays à pieds… En Corée, on peut couvrir le pays à pieds car le territoire est petit comme ta queue … Si t’as encore envie de te fatiguer les neurones, va chez les Ricains ». Dessaoulés, les policiers décident de tendre un piège au violeur une nuit de pluie mais une quatrième femme, Park Hyun-Ja est retrouvée morte le lendemain. Park Doo-Man a son idée : « Le fait qu’on ne trouve pas d’indices, ça constitue un indice » et plus tard, considérant qu’aucun poil n’a été trouvé sur les lieux du crime, décide d’enquêter chez… les moines bouddhistes et dans les bains publics. Quand la jeune assistante de police Kwon Gi-Ok, qui est reléguée aux tâches subalternes, fait part d’une idée, Park la traite avec condescendance machiste. La jeune femme a pourtant remarqué que le soir de chaque crime une chanson intitulée Lettre triste était dédicacée à la radio. Pendant que les recherches s’orientent du côté de cette nouvelle piste, Park Doo-Man va consulter une chamane qui lui conseille de déplacer la porte du commissariat de dix mètres vers l’ouest et lui donne une mixture à verser sur une feuille sur les lieux du crime : « dès que la feuille sera sèche cette espèce de grosse tâche nous dévoilera le visage du coupable ». Effectivement, ils surprennent un homme en train de s’adonner à des activités obscènes et les deux acolytes renouvellent avec Cho Byung-Soon les méthodes d’interrogatoires musclées. « Seulement moi, ils peuvent pas m’avoir. Je les démasque en un clin d’œil » pérore l’imperturbable Park. Seo Tae-Yun, de son côté, a retrouvé une victime vivante du criminel. Park et Seo en viennent de nouveau aux mains mais le commissaire les ramène à la raison : il pleut et la Lettre triste passe à la radio ! Pendant qu’ils étaient en train de se battre, Ahn Mi-Seon, une femme de vingt-huit ans a été assassinée. « Au fait à Séoul, vous avez ce genre d’affaire ? » demande Park à Seo. « Jamais ». L’auteur des dédicaces est finalement identifié mais l’affaire est-elle pour autant bouclée ?... Il y aura d’autres morts.
Entre 1986 et 1991, le premier tueur en série de toute l’histoire de la Corée viola et assassina dix femmes dans un rayon de deux kilomètres. La plus âgée des victimes avait soixante et onze ans, la plus jeune était une écolière de treize ans. Le meurtrier n’a jamais laissé d’indices derrière lui. Plus de trois mille suspects furent interrogés et plus de trois cent mille policiers mobilisés. En vain. Les méthodes de la police, au début des années quatre-vingt, étaient encore très rudimentaires surtout face à ce genre de crime en série jamais vu en Corée. La police était plus souvent occupée à mater les étudiants et à organiser les couvre-feu et opérations de black-out pour la sécurité nationale qu’à adopter des procédures rigoureuses d’enquête. Comme Park Doo-Man et Cho Young-Soo, on pratiquait volontiers la méthode de l’instinct et du coup de poing pour forcer les aveux et de temps en temps les faciliter par la falsification des preuves. L’agent de la police scientifique le dit dans le film « la Corée n’a pas encore la technologie pour faire des analyses ADN ». Les rares échantillons devaient être envoyés aux Etats-Unis. Le principe élémentaire de préservation des lieux du crime n’était pas encore passé dans les mœurs policières. A quelques kilomètres de Séoul, la campagne coréenne était encore très en retard à cette époque sur le développement accéléré de la capitale. Le film tourné sur des lieux qu’il a fallu reconstituer tant la Corée a changé en quinze ans montre bien les derniers feux de cette ruralité rattrapée par la pire forme de modernité et encore ancrée dans ses croyances irrationnelles. Comme en témoignent le recours à la chamane ou cet épouvantail dressé en plein champ sur lequel on peut lire : « Retourne-t’en ou bien tes membres pourriront et tu mourras » pour faire fuir le meurtrier. Dans l’épilogue, on constate que les enfants de Park Doo-Man ont rejoint la cohorte des adolescents dépendants des jeux vidéos et des téléphones portables.
On l’aura compris, il ne faut pas attendre de résolution miraculeuse et héroïque à ce serial killer movie qui égrène ses cadavres et ses doutes tout au long de la campagne coréenne dans l’atmosphère pluvieuse, boueuse et nocturne d’une angoisse qui agit comme la fin de la candeur rustique. Mais autant que la progression de cette enquête improbable, Bong Joon-Ho veut nous peindre un lieu symbolique où la Corée ressemble encore à un pays sous-développé entre dictature militaire et confort rudimentaire et la brusque confrontation entre deux policiers qui représentent chacun un de ces mondes : un mode archaïque et impulsif, expéditif ou intuitif d’enquête qui ne s’embarrasse pas des droits de l’homme et la perspective d’une investigation méthodique, rationnelle, scientifique et légaliste. Pour autant, le réalisateur ne tombe pas dans la caricature. Alors que Seo Tae-Yun perd progressivement sa rigueur et ses nerfs, le flic plouc gagne en humanité et retient même son compagnon sur le point de basculer : « On arrête les dégâts ». Ayant abandonné la police pour l’amour de son infirmière, Park Doo-Man restera marqué par cette affaire et par les « souvenirs de ces meurtres ». Les quelques répliques que nous avons rapportées et plusieurs scènes grotesques prouvent que le film alterne avec pertinence le drame le plus noir et la comédie la plus bouffonne. Avant de détourner avec The Host, le genre du film de monstre, Bong Joon-Ho s’amuse ici avec les codes du polar si souvent illustré dans le cinéma américain. Pour qualifier son film, il invente l’oxymore « thriller rural » qui résume bien sa complexité. Passant du rire aux larmes, du macabre à l’absurde et de la satire sociale à l’analyse psychologique, Bong Joon-Ho réussit un film tout en rupture de rythmes et de ton servi par une grande maîtrise des images (notamment en appliquant une technique de décoloration de l’image pour rendre l’effet de distanciation historique) et une bande-son impeccable signée par le compositeur japonais Taro Iwashiro.
La qualité de Memories of murder (살인의 추억, Salinui chueok), deuxième long-métrage de Bong Joon-Ho tient aussi beaucoup à la qualité de son casting. On ne présente plus l’excellent Song Kang-Ho qui se régale à jouer les brutes subtiles et qui a pris dix kilos pour jouer le rôle de ce bouseux un peu paresseux et finalement affectueux. Byun Hee-Bong (le commissaire Koo) et Park Hae-Il (l’inquiétant 3e suspect) seront de l’aventure de The Host (respectivement dans les rôles du père et du frère). Quant à Kim Sang-Kyung (Seo Tae-Yun), Kim Roe-Ha (l’adjoint brutal) et Song Jae-Ho (le commissaire Shin), on les retrouve aux génériques de Tale of cinema de Hong Sang-Soo pour le premier, de A bittersweetlife de Kim Jee-Won pour le second et de Double agent, Musa ou President’s last bang (où il joue le rôle du Président Park Chung-Hee) pour le troisième. Et les rôles secondaires ne sont pas mal non plus comme celui confié à Park Noh-Shik qui incarne le débile balafré.
Dépaysant et jovial, oppressant et brutal, ce polar rural est devenu un classique du genre. Il a haussé Bong Joon-Ho au rang des réalisateurs phares du cinéma contemporain.