Le Cas’Nard

Journal de Bernard Martial

© Bernard MARTIAL – février 2010


The Host

Film coréen de Bong Joon-Ho, 2006.

dimanche 3 mai 2009, par Bernard MARTIAL

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Février 2000, des flacons de formaldéhyde sont vidés dans l’évier de la morgue de la base américaine de Yongsan, à Séoul. Juin 2002, deux pêcheurs remarquent, en pêchant dans le fleuve Han, une petite bestiole étrange à plusieurs queues et la rejettent à l’eau. Octobre 2006, un homme qui s’apprête à se suicider du haut d’un pont de Séoul fixe une forte dépression dans l’eau et croit apercevoir « un monstre des ténèbres ». C’est sur ces trois repères chronologiques que s’ouvre le film de Bong Joon-Ho intitulé The Host pour le marché international et « 괴물, Gwoemul »( « Monster ») en coréen. Après ce prologue, l’histoire commence véritablement avec la présentation de la famille Park : Hee-Bong, le père, tient un petit snack sur les berges de la rivière Han avec son fils aîné Kang-Doo, un garçon aux cheveux décolorés, au caractère un peu simple et qui s’endort en toutes circonstances, Nam-Il le diplômé de la famille ce qui ne l’empêche pas d’être sans travail, sanguin et alcoolique et Nam-Joo, une championne de tir à l’arc. Ces quatre adultes marginaux couvent de leur attention maladroite la jeune collégienne Hyun-Seo que Kang-Doo a eu avec une femme qui a disparu dès la naissance de l’enfant. Il y a beaucoup de monde, ce jour-là, sur les berges verdoyantes et agréables de la rivière Han et les vendeurs de la petite buvette sont sollicités mais l’attention des badauds se porte bientôt sur une forme étrange suspendue à un pont (« une grue ? un échafaudage ? ») qui plonge aussitôt dans l’eau. On jette de la nourriture comme on le ferait au zoo pour attirer les animaux captifs quand soudain une immonde créature surgit de l’eau et se met à poursuivre les nombreux promeneurs. Dans la cohue, Kang-Doo perd sa fille et, en se retournant, il voit que celle-ci a été enlevée par le monstre qui l’entraîne dans les profondeurs du fleuve. La zone du drame est bientôt bouclée par la police et l’armée et l’on isole les témoins susceptibles d’avoir été contaminés par le virus dont cet animal est porteur à l’instar de la civette chinoise pour le SRAS. Dans la chapelle ardente où l’on pleure les victimes, les Park se désespèrent de la disparition de Hyun-Seo mais à l’hôpital où on veut lui faire des analyses, Kang-Doo reçoit un coup de fil de sa fille. Les trois enfants et leur père réussissent à s’enfuir de la zone de confinement et se lancent dans une recherche désespérée du lieu d’où elle a pu lancer cet appel de détresse. S’il n’est pas déjà trop tard.

On savait depuis quelques années le cinéma coréen capable de s’attaquer au cinéma policier, guerrier, comique, historique, psychologique, horrifique ou politique. Avec The Host, il rivalise désormais avec le cinéma de monstre, longtemps réservé au cinéma américain par les moyens techniques qu’il demande. S’il s’inscrit dans la lignée des Aliens, Predator, Jaws (Les dents de la mer), King- Kong, Relic, Abyss, Godzilla, The Thing, The Host n’a rien à leur envier en termes de performance cinématographique et d’impact psychologique. Mi-reptile mi-batracien, le monstre issu de mutations génétiques aberrantes consécutives à la pollution de la rivière surgit de l’eau comme un symbole des négligences et des errances du progrès, comme un monstre du Loch Ness bien visible et beaucoup plus moderne, à la fois souple et menaçant, nerveux et effrayant grâce au génie des effets optiques et virtuelles des manipulations informatiques. L’angoisse est d’autant plus palpable que la créature ne sort pas de quelque légende antique ou d’un lieu reculé mais dans le cœur même de la métropole sécurisée, au milieu des buildings et des réseaux routiers les plus denses. Le drame se joue dans les égouts de la ville où la modernité rejette ses déchets et abandonne ses laissés pour compte (les deux orphelins). En ces temps de psychose grippale, la bête métaphorise aussi toutes les angoisses modernes de propagation des pandémies nouvelles et la présence voisine de la mort horrible dans la banalité du quotidien. Face à ce lézard anthropophage, le réalisateur coréen ne cherche pas à imposer des super-héros body-buildés armés jusqu’aux dents et défenseurs d’un modèle de société. Les quatre Park sont des êtres fragiles et blessés qui cherchent moins à abattre la créature qu’à retrouver la jeune Hyun-Seo qui est leur seule raison de vivre. L’absence de la mère sur deux générations contribue à la fragilité de cette famille. Ils évoluent d’ailleurs en marge des débats de la société confrontée à des choix entre la modernité et l’écologie (voir le camion de la société de protection des oiseaux) sur fond de présence étrangère « amicale » mais envahissante. Pour vaincre la bête, Nam-Il se souviendra des bons vieux cocktails Molotov qu’il fabriquait pour les manifestations d’étudiants à l’université et Nam-Joo se servira de son arc. Bong Joon-Ho désamorce également la dimension horrible du fantastique et les tentations mélodramatiques du scénario par un recours régulier à des scènes comiques voire burlesques dans lesquelles Song Kang-Ho déploie toutes les facettes de son jeu d’acteur (largement connu grâce à Memories of murder, Sympathy for Mr Vengeance, Secret Sunshine, JSA, Shiri).

Enorme succès au box-office sud-coréen, le film de Bong Joon-Ho a reçu un hommage paradoxal de la Corée du Nord qui a voulu y voir une critique de la présence des troupes américaines au Sud. De fait, le scénario prend comme point de départ un accident réel survenu en 2000 qui a incité les associations écologistes à demander une enquête pour pollution causée au pays par les bases militaires américaines. Albert Mc Farland, un entrepreneur de pompes funèbres travaillant pour les forces américaines en Corée, qui aurait ordonné en 2000 le déversement de formaldéhyde dans la rivière Han, avait été condamné à deux ans de suspension et mis en liberté sous caution. Les journaux télévisés entendus en arrière-plan sonore insistent sur l’incapacité des Coréens à affronter la situation et sur la nécessité d’une reprise en main des USA et de l’OMS. Or, la présence de « l’hôte » américain est de plus en plus mal perçue par la population, d’autant que la base militaire occupe un immense territoire dans le centre-ville. La disqualification de l’athlète Kim Dong-Sung aux Jeux Olympiques d’hiver de Salt Lake City en 2002 (cf. Nam-Joo l’archère) et la mort, la même année, de deux collégiennes (voir Hyun-Seo) écrasées par un blindé américain, ont exacerbé les tensions et provoqué des manifestations comme celles qui se déroulent à la fin du film. Le diffuseur de « l’agent jaune » imposé par les Américains (qui fait référence au célèbre « agent orange » défoliant cancérigène et tératogène – étymologiquement « créateur de monstre »- utilisé par l’armée américaine pendant les guerres du Vietnam et peut-être de Corée) a d’ailleurs la même forme de poire suspendue que le monstre lui-même à sa première apparition. Bong Joon-Ho se défend toutefois d’avoir voulu faire un film anti-américain. Ce serait d’ailleurs réduire ce film à une thèse unique comme si on voulait le cantonner à un genre spécifique voire à une série B. Nourri par des décennies de cinéma américain et européen, le cinéma coréen a engendré un OVNI (objet visuel naturellement inventif) qui n’a rien de monstrueux et qui ne manque pas au contraire de souffle et de beauté.

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